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Julius Evola : « Y a-t-il une “idée” de l'Occident ? »

julius evolaLe problème qui dépend de la question : y a-t-il une « idée » de l'Occident ?, est en vérité fondamental pour toute notre civilisation. Il serait présomptueux de chercher à l'approfondir dans le cadre d'un bref article. C'est pourquoi nous ne définirons ici que quelques points de référence essentiels, à travers l'analyse d'un ouvrage qui porte précisément ce titre (Hat der Westen eine Idee ?), et dont l'auteur est Walter Heinrich.

Heinrich est l'un des principaux écrivains traditionalistes vivants ; on lui doit plusieurs ouvrages de sociologie, d'histoire des religions et de critique de notre époque. Ses idées sont très proches de celles de l'école du philosophe autrichien Othmar Spann, défenseur bien connu d'une conception organique et anti-individualiste, qu'il a formulée dans de multiples domaines. Dans son bref mais dense essai, Heinrich touche au vif du sujet, en dehors des lieux communs et des formules faciles de la plupart de ceux qui abordent ce problème.

Heinrich pose ainsi les termes du problème : le monde, non encore bien uni, qui s'oppose à l'« Orient » sur le plan non forces politiques, ne peut espérer en un succès qu'à la condition de s'appuyer sur une idée propre, vraie et spécifique, de se montrer capable d'assumer sérieusement cette idée ─ et non simplement de discourir sur elle ─ et de la suivre fidèlement dans l'effort pour la réaliser.

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En l'absence d'une telle idée, le monde occidental, quelle que soit la supériorité éventuelle qu'il peut s'assurer, spécialement sur le plan technico-industriel, ne pourra pas tenir vraiment tête à l'Orient. Certes, il existe entre les nations occidentales un principe d'organisation défensive économique, militaire et inter-étatique, sous le signe de l'atlantisme. Mais ce commencement d'ordre a un caractère purement extérieur et formel, il lui manque la contrepartie d'une idée. Lorsqu'on parle ici d'ordre et de liberté, on ne dit pas à quoi cet ordre et cette liberté doivent servir en définitive ; et lorsqu'on parle de la valeur de l'homme, on n'indique pas dans quel cadre non exclusivement matériel cette valeur doit se définir.

Heinrich s'accorde avec un autre auteur, A. von Schelting, qui, suivant le même ordre d'idées, en a conclu que si le monde « occidental » est incapable de retrouver son idée historique ─ ce qu'on peut appeler le contenu spirituel éternel de l'Europe ─, si cette idée ne se réveille pas dans les nations qui le composent, au point de les unifier sans les confondre, il parviendra difficilement à conserver la place qui lui revient dans l'histoire et même à assurer sa survie.

Un autre point important a été souligné par H. Freyer : aujourd'hui, l'Europe ne doit plus se protéger contre des invasions étrangères, comme au temps des Perses, des Carthaginois, des Sarrasins et des Tartares, mais contre des dérives dégénérés de sa propre civilisation, ce que sont précisément Russie et Amérique. On se trouve confronté a des ennemis extérieurs, du seul fait qu'il y a eu fléchissement à l'intérieur.

La même idée fut exprimée chez nous, il y a longtemps, par Francesco Coppola, à l'occasion du Congrès Volta, lorsqu'il parla de la « mauvaise conscience de l'Europe » : par infidélité à elle-même, l'Europe s'est rendue responsable de la création des idéologies et des formes de vie qui, reprises et poussées jusqu'au bout par des blocs de puissance non européennes, constituent aujourd'hui, pour elle, la plus grave menace ; menace d'autant plus grande que l'Europe continue de porter en soi les germes mêmes du mal. Heinrich ne voit pas les choses autrement. Mais il relève avec raison qu'il est peut-être bon que l'ennemi intérieur se voit pour ainsi dire objectivé et démesurément agrandi sous la forme d'un ennemi extérieur, car dans le cas contraire il y aurait eu danger de ne pas le reconnaître à l'intérieur et donc de ne pas pouvoir prendre position contre lui.

Lorsqu'on a précisé tout cela, le problème qui vient naturellement à l'esprit consiste à isoler le moment de fracture, le moment où la déviation a commencé au sein même de l'Europe. Cela exigerait une vaste analyse historique, dont Heinrich a cru bon de n'indiquer que les points les plus importants.

Selon lui, l'idée européenne correspondait à un ordre organique, l'ordre d'une civilisation et d'une société articulées en corps ou unités particulières bien différenciées et hiérarchisées, auxquelles l'individu appartenait de manière vivante et directe, l'ensemble conservant des références transcendantes, parce qu'il existait plusieurs formes de rattachement de la réalité temporelle au spirituel, au sacré, au supramonde, à travers les structures positives d'une grande tradition, une quant à son essence, riche et multicolore dans ses expressions.

Heinrich estime que le tournant décisif, pour l'idée européenne, se manifesta lorsque cet ordre hiérarchique entra en crise, et lorsque le pur individu, l'individu détaché des liens propres aux unités particulières et bien différenciées où se dérouleraient auparavant son existence et ses activités, vint de plus en plus au premier plan. C'est là le principe dissolvant de l'individualisme, au sens le plus large de ce terme : individualisme qui, à la fin, devait susciter contre soi la naissance de son opposé. Le régime des unités particulières ayant disparu, une nouvelle puissance allait prendre forme : l'État moderne, qui ne connaît que la masse amorphe et plus ou moins nivelée des citoyens, masse qu'elle tente d'unifier et de contrôler grâce à un appareil centralisateur fondé sur les pouvoirs publics, l'administration, la police et ainsi de suite, jusqu'aux dernières formes rigides, privées d'âme et hypertrophiques, de l'idolâtrie de l'État ou du totalitarisme. Les États nationaux ─ souligne à juste titre Heinrich ─ ont précisément cette origine historique ; ils sont apparus lors d'un processus de dissolution du précédent système organique. Et la notion des souverainetés nationales est l'exacte contrepartie, sur le plan international, du principe individualiste à l'intérieur d'un État : avec cette notion, est niée toute idée supérieure capable de favoriser un ordre au sens plein, une unité organique de peuples divers, dans ce qu'on peut appeler un œcumène européen.

Cette négation de tout ce qui transcende le particulier à pour pendant le matérialisme, une vision antimétaphysique de l'existence, négatrice de tout intérêt supérieur, de toute forme spirituelle d'autorité, de toute sensibilité pour ce qui dépasse la réalité concrète et le domaine des réalisations matérielles.

Sur cette direction, l'Europe a fini par se trahir elle-même, et l'individualisme désagrégateur a produit, à travers une dialectique bien précise, les courants ─ « sociaux » dans leurs formes mitigées, collectivistes et communistes dans leurs formes radicales ─ caractéristiques des puissances mondiales qui, sur le plan international, menacent le plus, aujourd'hui, l'Europe et ce qu'il y reste d'un ordre sain et normal.

Il serait difficile de contester la justesse de ces idées. Nous-mêmes avons eu l'occasion, à plusieurs reprises, de les mettre en relief, en soulignant que rien de sérieux ne sera atteint si l'on arrête à mi-chemin, si l'on adopte comme remède des principes et des idéologies frappés par la maladie, mais seulement sous une forme plus diluée et moins visible. Telle est aussi l'illusion de ceux qui se laissent séduire par de fades prolongements idéologiques de l'atlantisme, donc par les principes démocratiques et libéraux qui, génétiquement et historiquement, descendent précisément de l'individualisme. Malgré tous leurs bavardages sur les valeurs de la personne et de l'« humanité », ceux dont nous parlons adhèrent en réalité à une vision matérialiste, empiriste et praticiste de l'existence.

Sur ce plan, l'« Occident » est effectivement privé d'une quelconque idée digne de ce nom, capable de faire appel à quelque chose de supra-individuel, d'animer et d'unir vraiment au-delà de tout intérêt inférieur et de la simple peur physique du pire. Juste est également ce que dit Heinrich, citant Caneval, sur la différence entre « Orient » et « Occident » quant à l'atmosphère collective : le matérialisme pratique de l'« Occident » mène à une condition d'infériorité, en raison de ses aspects individualistes, hédonistes et bourgeois. En revanche, le matérialisme idéologique propre au marxisme et au communisme, présente encore le caractère ─ même faussé ─ d'une idée ou d'un idéal supra-individuel, et Moscou a la possibilité d'utiliser de façon sinistre un potentiel de fanatisme et de dévouement pour tel ou tel de ses objectifs, dans une mesure dont aucune démocratie occidentale, libérale ou sociale, n'est capable.

Tout cela étant posé, la voie de la renaissance européenne semble, en théorie, assez clairement tracée : dans tous les domaines, y compris celui de l'économie, il faudrait dépasser aussi bien le régime de l'individualisme que tout ce qui est masse amorphe et collectiviste. Quant aux idées de Heinrich, il nous faut faire des réserves sur un point particulier : suivant ici Spann, Heinrich pose comme principe que l'homme ne peut accéder au statut de personne qu'en fonction d'une communauté ou collectivité donnée, qu'il faut comprendre comme une réalité préexistente, antérieure et supérieure à l'homme. C'est là une idée dangereuse, par laquelle la conception organique peut déboucher sur un naturalisme et fournir une justification à des formes collectivisantes. La personne humaine doit être considérée comme l'élément premier dans l'être en soi formé. Ce qui peut la mener au-delà de soi, dans le cadre d'un ordre et d'une unité d'action plus vastes, ce n'est pas le lien d'une communauté donnée, mais seulement une idée librement choisie. C'est en ces termes, donc dans les termes d'une liberté intérieure essentielle, qu'il faut aussi saisir les exigences fondamentales formulées par Heinrich en vue d'une réaction contre le matérialisme pratique actuel : à savoir que la profession devienne vocation, que l'économie soit un service, que la propriété recouvre un caractère fonctionnel et conditionné, celui qui était lié, en d'autres temps, à l'idée de fief.

En outre, Heinrich pose quatre principes au fondement d'une « révolution conservatrice » à l'enseigne de l'idée européenne. Tout d'abord une liberté non individualiste, mais obéissant à une loi intérieure. En second lieu, un ordre organique avec une large marge de décentralisation et d'autonomies partielles, afin de favoriser la formation de nouvelles unités intermédiaires susceptibles de réarticuler tout ce qui présente, dans les sociétés modernes, des aspects atomistiques, nivelés et mécaniques. En troisième lieu, rétablir nettement la personnalité dans toutes les fonctions dirigeantes, par une reprise du principe de l'autorité véritable et de la responsabilité directe. Enfin, et même, précisément, comme arrière-plan de tout le reste, une fermeté intérieure, une stabilité inébranlable et l'élimination de toute peur à l'égard du monde environnant, disposition qui vient d'un rattachement de la personne à la réalité supramondaine, à ce qu'on peut nommer, sous ses formes les plus sévères, viriles et positives, la spiritualité.

C'est en bâtissant sur ces fondements qu'on pourra parler, selon Heinrich, d'une idée de l'« Occident ». Il reviendrait aux forces vives européennes de travailler dans ce sens. Sur tout cela, il n'y a rien ou presque à objecter, et l'on peut reconnaître l'opportunité de faire ressortir de telles idées. Heinrich est parvenu à ressembler autour de lui un groupe de personnes de valeur, qui défendent ces positions tout en menant une activité intéressante sous de nombreux aspects. Toutefois, il faut se garder de tout optimisme quant aux possibilités pratiques présentes.

Après l'écroulement européen au terme de la Deuxième Guerre mondiale, on n'aperçoit rien d'important sur quoi prendre appui pour produire des modifications d'un certain relief dans la situation générale. Politiquement, ce qui continue en Europe, c'est le jeu d'une démocratie verbeuse, uniquement capable de créer des formes instables de désordre péniblement organisé ; démocratie qui, en Italie, cède de plus en plus de terrain à la pression des gauches, en raison de la lâcheté, de l'irresponsabilité et de la stupidité des gouvernants.

Il est encore malaisé de dire ce qui pourrait sortir de l'expérience française. L'Allemagne de l'Ouest est certes parvenue à se relever économiquement et matériellement, mais sa décadence en fait de tension et de niveau spirituels, son rejet insistant de toute idée digne de ce nom, l'aveuglement avec lequel elle jette à la mer la totalité de son passé récent, sont des symptômes préoccupants.

De l'Angleterre il est difficile d'attendre, aujourd'hui précisément, une prise de conscience européenne, étant donné que toute son histoire nous la montre agissant dans le sens opposé, ne songeant qu'à ses avantages. Le champ d'influence de l'Espagne est très limité. En règle générale, dans tout l'Occident européen, c'est en revanche l'américanisation pratique qui se donne libre cours, avec des effets délétères et souvent irréversibles. Ceci est la contrepartie de l'alignement de l'Europe, dans une large mesure, sur les États-Unis, dans les domaines financier et militaire.

Enfin, les monarchies ont disparu, ou bien ont perdu leur prestige, et il n'est pas jusqu'à la religion dominante en Occident dont on ne saurait attendre une prise de position tranchée et à contre-courant, dans le sens même qui fit qu'elle put offrir, à d'autres époques, des éléments valables à l'idée organique et hiérarchique européenne.

Aussi bien ne doit-on pas ignorer toute la distance existant entre des exigences comme celles dont Heinrich s'est fait le porte-parole ─ exigences qu'on ne peut que partager ─ et les possibilités pratiques d'une action efficace au-delà de petits groupes. Pour autant, il est bon qu'il y ait des personnes qui fassent ce qu'il leur est donné de faire : avec la liberté d'esprit et l'impersonnalité de ceux qui ne font pas tout dépendre des effets immédiats et tangibles.

julius evola, occident, Walter Heinrich,

Julius Evola ─ Explorations : Hommes et problèmes (1974)
Article 23 : Y a-t-il une « idée » de l'Occident ?
Édition Pardès, 1989, p. 175-182

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