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Giovanni Monastra : « De l'imitation de la nature à la “subversion de la nature” »

78.jpgLa seconde forme de rapport homme-femme est typique de la modernité, sans pour autant lui appartenir exclusivement. On relève un changement radical de paradigme, non seulement dans la vie quotidienne de la quasi-totalité de la population, mais aussi du point de vue théorique explicite, qui se retrouve formalisé dans la culture dominante. En l'espèce, la nature, dans son ensemble, est conçue comme un grand mécanisme, une lande désacralisée quasiment hostile, une réalité à part, indépendante de la dimension intérieure des êtres humains (dualisme radical). Métaphoriquement, la nature n'est plus la mère à respecter, qui nous transmet ses connaissances, mais la marâtre méchante, qui cache ce qu'elle sait et qu'il faut donc violenter pour lui extorquer tous ses secrets. concrètement, la nature est comparée à une somme de pièces manipulables et recomposables à volonté, sans un ordre global a priori qui la gouvernerait et la régulerait dans sa totalité et dans ses parties. C'est un monde sujet au « hasard » et à la « nécessité », qui est ce qu'il est, mais qui aurait pu être autrement, et même tout à fait différent. aucune logique supérieure, aucune harmonie intrinsèque, aucune « intelligence » ne le soutient ni ne le guide. Pour finir, il est réduit au rang de résultat d'une combinaison d'atomes et de molécules (on trouve les premiers signes d'une telle façon de penser chez un philosophe de l'Antiquité, mais très « moderne » sous certains aspects : Démocrite).


C'est cette conception qui est fondement de tous les rêves visant à la re formulation radicale de l'ensemble des êtres vivants et même de la réalité inorganique, à leur recréation pour ainsi dire ex novo, leur vision actuelle étant réputée très imparfaite, voire fondamentalement ratée. Le monde devient ainsi un champ d'expérimentation illimité, les seules limites étant celles imposés par les moyens techniques. Il est comparé à un gigantesque laboratoir, où il convient de réaliser, c'est-à-dire de satisfaire, tous les rêves de puissance, de bonheur et de bien-être de l'homme complètement absorbé et englouti dans son aveugle hédonisme consumériste. Cette situation va jusqu'à interdire à l'être humain de comprendre qu'il endosse peu à peu le rôle du cobaye, objet d'une auto-expérimentation inconsciente. On assiste au passage de la technique traditionnelle comme « imitation de la nature » à la technique moderne comme « subversion de la nature », forte de puissants instruments invasifs en nombre sans cesse croissant. Parallèlement, le regard global et l'approche synthétique du monde ont été remplacés par un point de vue sectoriel, partiel, ainsi que par une approche hyperanalytique. Le rêve prométhéen, faustien, s'est imposé : un rêve qui, dans la perception des sujets qui le nourrissent, a perdu tout caractère « tragique », afin d'être adapté au bourgeois désireux d'accroître démesurément son bien-être et sa vie confortable, sans se soucier de tout le reste.

Certains pourraient y voir la réalisation de différents désirs de l'homme contemporain, suite à la progression vertigineuse des savoirs dans le domaine scientifique et dans le domaine technique. Mais cette interprétation est fausse. En effet, on a connaissance d'exemples significatifs de projets formulés il y a plusieurs siècles, qui visaient à manipuler en profondeur la nature, à la bouleverser, afin de satisfaire tous les désirs, plus ou moins licites, de l'homme. L'objectif était clair, même si les moyens pour le réaliser concrètement faisaient encore défaut. Ce point nous renvoie par la pensée à des savants comme Francis Bacon, partisan d'une technoscience fortement invasive et incroyablement « moderne ». Face à cette brutale approche mécaniste, qui affirme expressément vouloir dominer la nature, y compris par la violence, la retenir prisonnière dans d'abstraites cages conceptuelles, nous reviennent en mémoire des vers fulgurants. Les deux premiers sont de Nietzsche : « Toute nature se tait pour moi / Au tic-tac de la loi et de l'heure. »Le troisième est de Goethe : « Mise à la torture, la nature fait silence. » Ils résument bien l'état d'esprit et la pensée d'un certain type humain, intérieurement « debout », face au bouleversement profond et radical de la nature que l'époque moderne a connu, tant sur le plan conceptuel que sur le plan pratique. Ces vers reflètent la conscience qu'une approche invasive et violente, donc erronée, entraîne une réduction et un affaiblissement de la connaissance humaine, puisque la nature devient muette : elle se referme sur elle-même et ne nous permet pas de la connaître à fond et complètement. Elle nous devient étrangère. Cela traduit la conscience qu'une telle approche est négative prisonnière, d'en bouleverser l'essence (changer un organisme en machine), afin de pouvoir l'exploiter économiquement, constitue le thème conducteur souterrain de la révolte écologiste qui naquit et se développa dans le sillon des cultures naturaliter holistes et organicistes, toujours ou presque imprégnées d'un paradigme « aristocratique », non au sens de la classe sociale, mais au sens de l'approche qualitative et différencialiste du monde.

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Giovanni Monastra ─ Piété pour le Cosmos (2017)
Première partie : Les racines révolutionnaires-conservatrices de la pensée écologique
2. De l'imitation de la nature à la “subversion de la nature”
Édition Akribeia, 2017, p. 14-17.

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